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Dossier · Travail mobileMines et corridors : le sida sur les routes du travail en Afrique
Les métiers qui éloignent les travailleurs de leur famille pendant des semaines ont longtemps été parmi les plus exposés au VIH. Des puits d'or d'Afrique australe aux grands axes routiers de l'est et de l'ouest du continent, enquête sur les routes du travail.
Par la rédaction ·

Le lien entre mobilité et VIH a été établi tôt par les épidémiologistes. Partout où le travail sépare durablement les hommes de leur famille, et où se concentrent de l'argent, de la solitude et des rencontres de passage, le virus circule davantage. En Afrique, deux univers ont incarné ce constat : les mines d'Afrique australe et les grands corridors de transport.
Les mines, un système de main-d'œuvre migrante
L'industrie minière sud-africaine s'est construite, depuis la fin du XIXe siècle, sur un système de travail migrant. Des hommes venus des campagnes d'Afrique du Sud, mais aussi du Lesotho, du Mozambique, du Malawi ou de l'Eswatini, signaient des contrats de plusieurs mois et vivaient dans des foyers collectifs, loin de leur épouse et de leurs enfants. Ils rentraient chez eux quelques fois par an.
Ce mode de vie a favorisé la diffusion du VIH dans les années 1990 : relations occasionnelles autour des cités minières, retour au village, transmission aux conjointes. Les chercheurs ont décrit le phénomène dès cette époque, et les régions d'origine des mineurs, comme le Lesotho, ont été durement touchées.

La double peine du VIH et de la tuberculose
Dans les mines, le VIH s'est ajouté à un autre fléau : la tuberculose. La poussière de silice inhalée au fond des puits fragilise les poumons, et l'affaiblissement du système immunitaire lié au VIH augmente fortement le risque de développer la maladie. Les secteurs miniers d'Afrique australe ont ainsi connu pendant des années des niveaux de tuberculose parmi les plus élevés du monde. L'OMS rappelle que la tuberculose reste une cause majeure de décès chez les personnes vivant avec le VIH.
C'est en partie pour cette raison que les grandes compagnies minières ont été parmi les premières à agir. Elles disposaient de services médicaux importants, d'hôpitaux parfois, et voyaient leurs effectifs fondre. Au début des années 2000, plusieurs groupes ont annoncé la prise en charge du traitement antirétroviral de leurs salariés, avant même le lancement des programmes publics. Nous revenons sur cet engagement dans notre dossier consacré au rôle des employeurs.
Les chauffeurs routiers, sur les corridors
Le second univers est celui de la route. Une grande partie des marchandises d'Afrique de l'Est et de l'Ouest circule par camion, sur de longs corridors qui relient les ports aux pays de l'intérieur. En Afrique de l'Est, l'axe qui part de Mombasa, au Kenya, dessert l'Ouganda, le Rwanda, le Burundi et l'est de la République démocratique du Congo. En Afrique de l'Ouest, le corridor Abidjan-Lagos traverse sur environ mille kilomètres la Côte d'Ivoire, le Ghana, le Togo, le Bénin et le Nigeria.
Les chauffeurs passent des jours, parfois des semaines, loin de chez eux. Les formalités aux frontières, longues, les immobilisent dans des villes-étapes où se développent hébergements, bars et commerce du sexe. Les enquêtes menées à partir des années 1990 ont montré une prévalence du VIH plus élevée chez les routiers et dans ces localités que dans la population générale.

Ce que les programmes ont changé
Pour atteindre une population qui ne s'arrête jamais longtemps, les programmes ont dû s'adapter. Des centres de santé ont été installés aux arrêts de camions et aux postes-frontières, avec des horaires de nuit. Des pairs éducateurs, eux-mêmes anciens chauffeurs, ont été formés pour parler de prévention dans les parkings. Au début des années 2000, les pays du corridor Abidjan-Lagos ont lancé un programme régional de prévention coordonné le long de l'axe, l'un des premiers du genre en Afrique de l'Ouest.
Les mesures de facilitation du commerce, comme l'allègement des formalités douanières, ont aussi eu un effet indirect : moins de temps d'attente aux frontières, c'est moins de nuits passées loin de chez soi. Plus largement, l'arrivée du dépistage rapide et de l'autotest, que nous détaillons dans notre article sur les outils de dépistage, a facilité l'accès au test pour des travailleurs qui n'ont ni le temps ni l'envie de passer par un hôpital.

Dockers, saisonniers, chantiers : d'autres métiers mobiles
Les mines et la route ne sont pas les seuls concernés. Les ports, les grands chantiers d'infrastructures, les plantations qui emploient des saisonniers, la pêche ou l'orpaillage artisanal réunissent eux aussi des travailleurs déplacés, souvent jeunes et masculins. Dans ces secteurs, la recommandation n° 200 de l'Organisation internationale du travail sert de référence : prévention sur le lieu de travail, dépistage volontaire et confidentiel, aucune discrimination liée au statut sérologique.
Une histoire toujours actuelle
Les chiffres globaux ont beaucoup baissé, et la mobilité du travail n'a plus le même poids qu'au pic de l'épidémie. Mais les mécanismes décrits il y a trente ans restent valables. Les programmes destinés aux travailleurs mobiles dépendent largement de financements extérieurs, aujourd'hui en recul. Le maintien de ces services, aux portes des mines comme au bord des routes, figure parmi les enjeux des prochaines années.
Ce qu'il faut retenir
- Le travail migrant des mines d'Afrique australe a favorisé la diffusion du VIH dès les années 1990.
- Dans les mines, le VIH s'est ajouté à la tuberculose, aggravée par la poussière de silice.
- Les chauffeurs des grands corridors, de Mombasa à Abidjan-Lagos, ont été parmi les plus exposés.
- Les programmes se sont adaptés : centres aux arrêts de camions, pairs éducateurs, dépistage rapide.